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CROIX-CALUYAU

 

VERDUN DU 5 AU 11 JUIN 1916

 

 

Comment ne pas résumer le récit écrit en 1930 par un soldat né le 1er mars 1886 à Croix-Caluyau et possédant une propriété au 6 rue du Moulin, à l’aube de la commémoration du centenaire de la guerre 14/18 ?

Comment ne pas rendre hommage à ce Sergent nommé Joseph Ruelle à l’allure élégante dont la moustache était toujours méticuleusement travaillée ?

Il a vécu comme de nombreux camarades des heures où la mort hantait les esprits et devenait presque une banalité.

 Le 5 juin, son régiment, le 291e R.I. cantonné à Belleraye, petite localité près de Verdun, se met en route pour atteindre cette ville. Leur marche est souvent interrompue par un impressionnant duel d’artillerie. Arrivés dans la nuit à Fleury, des guides vont les accompagner jusqu’aux lignes qu’ils doivent occuper afin de relayer le régiment 75e R.I., placé le long d’une voie ferrée et qui a hâte de partir car l’ennemi, très proche, bombarde sans cesse. Les trous d’obus servent d’abris ; ils les aménagent tant bien que mal en taillant les bords et en les reliant les uns aux autres par de petits boyaux faits hâtivement à la pelle-bêche. Ce travail, il faut le refaire chaque fois qu’un obus vient tout démolir, tuant ou blessant quelques camarades. Dans cette nuit, les minutes sont longues ; ils ne parlent plus, ils écoutent ces sifflements, ces miaulements, ces ronronnements, ces bruits déchirants que font les obus qui passent pour aller semer la mort où ils tombent. Ils regardent, se recueillent, pensent aux leurs qu’ils ne reverront peut-être plus. Enfin, le jour apparaît : quelle vision ! Partout la terre est remuée, trouée, éventrée. Des maisons ont disparu ainsi que les bois « Fumin, de la Caillette et Vaux-Châpitre ». Sur ce sol pulvérisé, des masses humaines sont étendues sur le dos. A cet instant, le Sergent Joseph Ruelle doit occulter ces images et connaître sa position : près de Douamont et Vaux-Châpitre, non loin de Thiaumont. Il doit combattre l’ennemi qui se rapproche de plus en plus. Soudainement, il aperçoit en contrebas un soldat allemand tenant une grenade près d’une quinzaine d’hommes de sa section. Il se hausse un peu pour viser et tue l’homme pour sauver ses camarades. En même temps, il devient une cible à bout pourtant. Il est touché au bas de l’épaule droite. Il chancelle et tombe dans la tranchée, sa bouche et son nez s’emplissent de sang qui coule jusqu’à ses pieds. Il s’éloigne en titubant afin de trouver du secours. A cet endroit, point d’infirmier, juste le soldat Lavoignet qui lui met des pansements dans la précipitation car les Allemands sont en train de les encercler. Baïonnettes contre nos poitrines, ils les obligent à mettre par terre, armes, ceinturons, équipements et à prendre la direction du Fort de Douaumont. Le Sergent Ruelle, épuisé, crachant le sang, s’assied sur un sac dans un trou, observe et suit l’opération de nettoyage de l’ennemi. Une petite fiole de cognac tendu par l’ennemi le réconforte. Anéanti, il s’endort une ou deux heures. A son  réveil, grelottant et mitraillé par la douleur, il arrive péniblement à s’asseoir et à remettre sa veste. Maintenant, il faut attendre et trouver le moment opportun dans ces tirs incessants pour franchir les trous d’obus afin d’essayer de rejoindre un des siens, tout en surmontant la douleur persistante.

A plusieurs reprises, il pense être aidé par un compagnon mais celui-ci est aussitôt tué. Enfin, un brancardier l’aide à rejoindre ce qui reste de Fleury. A son arrivée, l’adjudant-secrétaire du Colonel, qu’il connait, lui demande d’où il vient.  Il lui répond : « de chez l’ennemi ! ». Il est immédiatement reçu par le Colonel Bataille, qui, le voyant épuisé, ordonne de lui apporter un réconfort. Il peut alors le renseigner sur l’attaque, le sort de plusieurs officiers, donner les numéros des régiments ennemis... Ensuite le Colonel ordonne qu’il soit pris en charge rapidement par le médecin puis conduit à Dugny où le chirurgien  diagnostique une plaie pénétrante par balle au thorax côté droit. Après une convalescence de 45 jours, Joseph Ruelle rejoint aux Couets, près de Nantes, le 26 septembre 1916, le dépôt du 91e et du 291e. La commission de réforme décide de le changer d’arme et de l’intégrer dans l’aviation.

A l’armistice, il se trouve dans la Marne. Parti le premier jour de la mobilisation, il est démobilisé le 21 février 1919.

En juin 1916, il est cité à l’ordre de l’armée par Le Général Nivelle et en 1918 la Médaille Militaire lui est décernée.

A la sortie de la guerre, il rejoint son épouse, institutrice à Lille. Il reprend son métier d’instituteur. Pendant de nombreuses années, ils reviennent souvent avec les deux enfants dans leur maison à Croix-Caluyau.            

 

Elisabeth Pruvot

Merci à Mme Madeleine Ruelle pour les documents et renseignements.